Analyse

Point sur la répression en Égypte ces derniers mois

Selon Michel Camau(1), l’autoritarisme consolidé « réunit deux caractéristiques apparemment contradictoires ». Premièrement, « il affiche une capacité et un niveau de répression sans commune mesure avec leur état antérieur ».  Deuxièmement, le régime marque simultanément « la distance avec le passé en se prévalant de l’État de droit, du pluralisme et de la démocratie ». Michel Camau explique que « la logique de justification de cette ambivalence est bien connue. C’est celle de l’état d’exception : prétendre à la sauvegarde d’un dispositif normatif de liberté en restreignant le champ d’application de ses procédures, au nom de la lutte contre ses ennemis putatifs ».

Il me semble que cette définition de l’autoritarisme consolidé correspond extrêmement bien au cas égyptien actuel : le régime se prévaut de la réforme démocratique et de la poursuite des objectifs de la révolution du 25 janvier 2011, mais la répression est à son plus haut niveau depuis longtemps. Le tout sous le thème de la guerre contre le terrorisme et l’islamisme, qui permet au passage de mettre au pas les récalcitrants de tout acabit.

Je tiens dans cet article à faire le point sur cette répression multi-facettes, tout en insistant sur la manière dont différents individus et groupes sociaux se font les relais de cette répression et de cette consolidation autoritaire, en actes et en paroles, et donc en dehors du schéma classique (et caricatural bien entendu) qui voudrait que l’autoritarisme se caractérise par un État et une société strictement opposés l’un à l’autre. (suite…)

Les réactions au verdict du procès Moubarak – 2 décembre

Après l’annonce du verdict, environ un millier de personnes (difficile d’être précis sur les chiffres) se sont rassemblées place Tahrir et place Abdel Moneim Ryad en centre-ville, malgré les importants déploiements de sécurité et le blocage d’une partie des entrées de la place, pour protester contre une décision symbolisant pour beaucoup la mort de la révolution de 2011. Parmi les slogans entendus sur la place, « le peuple veut la chute du régime militaire » a fait son grand retour, aux côté de « A bas le régime Sissi-Moubarak ». Seuls les révolutionnaires de 2011, les familles et amis des martyrs et blessés de la révolution étaient présents sur la place. Les Frères musulmans ont annoncé vouloir rejoindre les manifestants en début de soirée, et certains l’ont peut-être fait de façon individuelle, mais aucune marche Frères n’est finalement arrivée jusqu’à la place. Deux scénarios étaient envisageables, une alliance ponctuelle contre le régime militaire, ou au contraire des affrontements. D’autres manifestations ont eu lieu ailleurs dans le pays (Alexandrie, Suez, Port-Saïd). Très rapidement, les forces de l’ordre ont tenté de disperser les manifestants à grands renforts de gaz lacrymogène et de canons à eau. Le bilan est de 2 morts (apparemment tués par balles), d’au moins 9 blessés et de dizaines d’arrestations. Des manifestations, de moindre importance, se poursuivent chaque jour en début de soirée à Abdel Moneim Ryad. La participation aux manifestations reste pour le moment faible, ce qui peut s’expliquer par deux raisons à mon avis : la peur de la répression dont le régime peut user, le manque de mobilisation de beaucoup de citoyens, relativement indifférents au verdict et plus préoccupés par la stabilité que le régime actuel promet de leur offrir.

Voici une liste de réactions (quelque peu en vrac) dans les journaux égyptiens et sur les réseaux sociaux :

– Le journal Al-Ahram écrit ainsi que « ce verdict va rassurer les forces de police sur l’absence de poursuites légales en cas d’usage de la force contre les manifestants ». Il indique aussi que les anciens dirigeants ou hommes importants de l’ancien régime  se sentir pourraient se sentir encouragés par le verdict au point d’envisager une victoire aux élections législatives en 2015. La rumeur court que Ahmed Ezz, ancien président du Parti National Démocratique (PND, parti de Moubarak), qui a été acquitté des charges de corruption qui pesaient contre lui, commencerait à mobiliser ses ressources et ses réseaux, visant une majorité au Parlement.

– Le Président de la République a déclaré hier que l’Egypte ne « reviendrait pas en arrière » après l’abandon des charges contre Moubarak. Le communiqué publié par la présidence indique ainsi que « La nouvelle Egypte, qui est le résultat des deux révolutions du 25 janvier (2011) et du 30 juin (2013), se dirige vers l’établissement d’un Etat démocratique et moderne, fondé sur la justice, la liberté, l’égalité et la lutte contre la corruption ». Pour donner un os à ronger aux révolutionnaires descendus dans les rues pour protester, le Président a ajouté qu’il prévoyait de revoir les compensations versées aux martyrs de la révolution et qu’il avait demandé à un comité législatif de se pencher sur les modifications du code pénal suggérées par le tribunal en charge du procès Moubarak, qui dit avoir abandonné les charges notamment du fait de points de procédures peu clairs.

– Moubarak a réagi à la décision du tribunal lors d’un entretien téléphonique pour la chaîne Sada El-Balad TV, se disant innocent et la conscience tranquille. Un selfie, considéré comme la première photo prise du Président après le verdict a largement circulé, de même qu’une photo de l’ancien président saluant la foule depuis la fenêtre de l’hôpital militaire où il purge sa peine de 3 ans pour corruption (il devrait donc en sortir, entièrement libre, dans 11 mois).

– Les jeunes des Frères musulmans ont publié une déclaration le 1er proposant aux jeunes révolutionnaires de s’unir à eux pour lutter contre le régime militaire, au delà des divergences idéologiques. Le porte-parole du  mouvement du 6 avril qu’il ne souhaitait pas s’allier à, ni même négocier avec les Frères.

– Dans la presse (notamment les journaux Shorouk, Al Yom al Sabe3 et et sur internet, on trouve beaucoup de variations sur le sujet « Qui a tué les manifestants ?). Ces variations peuvent être divisées en deux catégories principales : celles, à mon sens majoritaires dans les médias officiels (journaux, TV), qui refusent de critiquer la justice et accusent au contraire les Frères musulmans, le Hamas et les islamistes d’avoir agi dans le cadre d’un complot pour faire tomber l’Etat égyptien ; celles qui accusent un échec de la justice (voir point suivant).

– Parmi les opposants au verdict et bon nombre d’analystes, dans certains journaux, mais surtout sur blogs et réseaux sociaux, on dénonce la mort de la révolution, une gigantesque blague, la politisation de la justice, le triomphe de l’Etat profond et de ses organes de presse. La nécessité de réformer en profondeur le système judiciaire égyptien pour garantir son indépendance est souvent mentionnée. Selon Karim Bitar, spécialiste du Moyen-Orient, l’abandon des charges contre Moubarak s’apparente à « une mascarade judiciaire » qui indique que le régime « ne prend même plus la peine de sauver les apparences » (voir http://www.jeuneafrique.com/actu/20141130T164733Z20141130T164708Z/moubarak-blanchi-indifference-et-desillusion-en-egypte.html). Beaucoup dénoncent aussi cette majorité d’Egyptiens ayant participé à la révolution de 2011 pour faire tomber Moubarak et soutenant maintenant Sissi sans protester contre le renforcement autoritaire autoritaire qui se produit actuellement. Certaines lignes semblent cependant bouger, et la décision du tribunal semble avoir faire réaliser à certains le retour à l’ancien régime qui se produit depuis plusieurs mois, comme en témoignent par exemple les protestations de Mohamed Attya, porte-parole de la campagne de soutien à Sissi « Tahya Masr ».

– Sur les réseaux sociaux, beaucoup de réactions humoristiques ou ironiques à la décision du tribunal, dont voici deux exemples :

 Le chanteur emblématique de la révolution, Ramy Essam, a pour sa part sorti une nouvelle chanson intitulée « Le règne du maquereau » (ie Sissi), reprenant le clip d’une chanson à la gloire du Maréchal-Président datant de la campagne présidentielle de 2014. Il souligne le fossé entre les promesses du Président et la situation actuelle, entre autres « Nous nous sommes débarrassés d’un maquereau [Moubarak] pour en avoir un autre [Sissi]. Son chemin est pavé du sang des martyrs de la révolution. »
 – Le Procureur général de la République a ordonné qu’il soit fait appel du verdict ce matin (source ici : http://english.ahram.org.eg/NewsContent/1/64/116985/Egypt/Politics-/Breaking-Egypts-Prosecution-files-an-appeal-agains.aspx).
Les réactions au verdict sont évidemment très nombreuses, et ce billet ne prétend pas les épuiser toutes, n’hésitez donc pas à compléter en ajoutant en commentaire des liens vers des articles, des tweets ou des vidéos.

Examen périodique universel du Conseil des Droits de l’Homme – 5 novembre

L’examen périodique universel est un examen auquel doivent se soumettre les pays membres du Conseil des droits de l’homme tous les 4 ans et consiste en une analyse et une discussion sur la situation des droits de l’homme dans le pays en question. Il permet de dresser un bilan et de fournir des recommandations sur la marche à suivre.

Il s’agit du premier examen de l’Egypte depuis la révolution de 2011. Une délégation égyptienne est présente pour répondre aux questions concernant notamment la loi sur les manifestations, la peine de mort, les actes de torture commis par la police et les mesures mises en oeuvre en matière de libertés publiques. Une délégation des Frères musulmans est également présente, ainsi que plusieurs ONG égyptiennes œuvrant pour les droits de l’homme. Les modérateurs de la session du Conseil des droits de l’homme sont la Côté d’Ivoire, le Monténégro et l’Arabie Saoudite. Les différents pays membres du Conseil doivent fournir leur analyse et leur recommandations quant à la situation des droits de l’homme en Egypte.

L’examen s’est ouvert sur une intervention du chef de la délégation égyptienne, le ministre de la justice transitionnelle, qui a souligné que l’Egypte avait connu de nombreux changements depuis le dernier examen. Il a affirmé que les Frères musulmans (FM) avaient établi un régime autoritaire et que les Egyptiens avaient remis leur révolution dans le droit chemin en juin/juillet 2013. Il a ajouté que la Constitution de 2014 représentait une victoire pour les droits de l’homme et que l’Egypte faisait le nécessaire pour mettre en œuvre les recommandations du Conseil de 2010, malgré d’importants problèmes intérieurs. Il a notamment mis en avant la grand nombre d’ONG égyptienne, l’absence de restrictions quant à l’usage d’internet, l’intégrité des élections, les mesures pour favoriser le dialogue entre les religions et les mesures du gouvernement visant à réduire la pauvreté. Il a ensuite évoqué le sujet du terrorisme, et celui de la torture, disant que des investigations étaient menées chaque fois qu’il était fait mention d’un cas de torture par les forces de sécurité.

Parmi les premières interventions des États-membres du Conseil (seules quelques unes sont ici mentionnées) :

– la Russie a salué les progrès faits par l’Egypte et la nouvelle constitution ;

– l’Arabie Saoudite a salué les efforts faits par l’Egypte en matière de sécurité et a assuré les autorités égyptiennes de sa coopération en matière de lutte contre le terrorisme ;

– Singapour, la Slovénie et l’Afrique du Sud ont insisté sur la nécessité de mettre en place une stratégie de lutte contre la violence faite aux femmes et le harcèlement ;

– la Suède a exprimé sa préoccupation quant à l’évolution de la situation en Egypte et demandé la libération des personnes détenues pour avoir participé à des manifestations et la modification de la loi sur les manifestations.

– les Etats-Unis ont fait part de leur préoccupation quant aux mesures du gouvernement menaçant la société civile (loi sur les ONG, loi sur les manifestations) et ont demandé que des investigations aient lieu quant à l’usage excessif de la force par les forces de sécurité.

– l’Australie a mentionné les restrictions à la liberté d’expression et la liberté de se rassembler, et demander que la notion de torture soit introduite dans le code pénal.

A cette première série de remarque, l’Egypte a répondu en mentionnant les nouveaux efforts faits par le gouvernement pour le droit des femmes et insisté sur le fait que beaucoup de fausses idées en la matière s’étaient diffusées sous le régime des FM. Il a indiqué que les mesures actuelles ne réduisaient pas les libertés et les droits de l’homme et que ce raisonnement tenait d’une mauvaise compréhension de la situation en Egypte et d’une politisation de la notion de droits de l’homme… Il a appelé les États-membres à se montrer solidaires au vu des épreuves traversées depuis un an. Il a ajouté que l’Egypte avait fait en sorte d’engager le dialogue avec les ONG et la société civile et que les prochaines lois à venir sur le sujet respecterait les principes de la nouvelle constitution. Il a terminé en disant que les commentaires sur la situation des droits de l’homme étaient exagérés.

Parmi la seconde série d’interventions :

– Chypre a salué l’engagement des autorités égyptiennes en matière de démocratie.

– le Danemark a insisté sur ses inquiétudes concernant la législation égyptienne (loi sur les manifestations) et les ONG, et concernant les cas de torture attribués aux forces de l’ordre.

– l’Islande a indiqué qu’elle était alarmée par l’impunité des crimes commis lors de l’évacuation de Raba’ el-Adaweya et a demandé que des investigations impartiales aient lieu et que les responsables soient jugés.

– l’Allemagne a exprimé entre autres sa préoccupation quant aux condamnations à mort en masse.

– la France a demandé l’établissement d’un moratoire sur la peine de mort, l’interdiction de la torture et le respect de la liberté d’association.

Réponse de l’Egypte à la deuxième série d’intervention :

La torture est un crime en Egypte, l’Egypte met tout en œuvre pour empêcher les cas de torture par les forces de l’ordre et ceuxqui se produisent sont jugés. Malgré la vague de terrorisme à laquelle fait face l’Egypte, aucune loir exceptionnelle (démesurée) n’a été mise en œuvre. Quant à l’usage de la force par les forces de sécurité : un code de conduite a été élaboré, et de nombreux efforts sont entrepris pour instaurer les valeurs liés au respect et au droits de l’homme.

La délagation a ensuite indiqué que les personnes actuellement emprisonnées le sont sur une base légale, pour avoir violé la loi, mais que la loi sur les manifestations est examinée par le gouvernement et sera peut-être amendé selon le jugement de la cour constitutionnelle. Elle a rappelé les articles de la constitution garantissant les libertés d’expression, de religion et des médias. Elle a enfin évoqué la question de la peine de mort en soulignant qu’elle n’était appliquée qu’après une longue série d’investigations et seulement dans des cas extrêmes (sic).

Parmi la troisième série de commentaires des Etats-membres :

– Israël a demandé la poursuite de la lutte contre le terrorisme et contre le trafic humain dans le Sinaï.

– le Koweit a salué l’engagement de l’Egypte en matière de respect des droits de l’Homme.

– le Canada a demandé la modification de la loi sur les manifestations et du projet de loi sur les ONG et indiqué qu’un pouvoir judiciaire indépendant est un pilier pour la stabilité d’un pays.

– la Norvège a salué la nouvelle constitution mais demandé la libération des journalistes et des prisonniers politiques et la protection du droit de se rassembler et du travail des ONG.

– le Qatar a insisté sur les défis auxquels l’Egypte fait actuellement face.

Dernière réponse de l’Egypte :

La Constitution garantit de nombreux droits, tel que le droit au logement, ce qui est nouveau. Par ailleurs, le système judiciaire respecte les procédures internationales et les droits des accusés. Il est par ailleurs indépendant. L’Egypte combat le trafic humain dans le Sinaï et met en œuvre des mesures pour protéger la population dans cette zone. Pour la peine de mort, il n’existe pas d’interdiction internationale et l’Egypte respecte les conditions établies quant à l’application de la peine. Une commission législative va être formée pour s’assurer que les lois égyptiennes sont conformes à la constitution.

La délégation égyptienne a promis d’étudier les recommandations qui lui ont été faites, et rappelé que le pays faisait face à de grands défis, revenait déjà de loin grâce à de nombreux efforts et qu’il faudrait du temps pour satisfaire les attentes de la population. Elle a insisté sur le fait que l’on ne pouvait évaluer la situation actuelle de l’Egypte sans la replacer dans un contexte plus large, avant de remercier le président et les membres du Conseil pour leur participation au dialogue et leur soutien au processus démocratique.

Le projet de loi sur les ONG

Peu de temps après l’élection de Sisi, le 18 juillet, le ministère égyptien des affaires sociales a publié une annonce dans le journal Al-Ahram demandant à toutes les entités civiles concernées de s’enregistrer comme ONG dans un délai de 45 jours, en vertu de la loi 84 de 2002. Cette loi oblige toutes les ONG à s’enregistrer auprès des autorités. Elle permet au gouvernement de surveiller de très près les activités des ONG, et d’imposer leur fermeture, de geler leurs avoirs et de confisquer leurs financements s’il estime que ces activités nuisent aux intérêts du pays. Les restrictions qu’elle impose ont conduit de fait plusieurs ONG droits de l’homme à s’enregistrer en tant que cabinet d’avocats ou petites compagnies privées.

Cette annonce s’inscrit dans le cadre des efforts visant à faire passer une nouvelle loi très répressive sur les associations, alors que la situation continue de se détériorer en matière de respect des droits de l’Homme, au vu notamment de la répression constante de la société civile, y compris des manifestants pacifiques et des défenseurs des droits de l’Homme.

Ainsi en août 2014, les autorités égyptiennes ont empêché l’entrée sur le territoire du directeur exécutif de Human Rights Watch venu présenter le rapport de l’organisation qualifiant de crime contre l’humanité la dispersion des sit-in des places Raba’ el Adaweya et El-Nahda en août 2013, lors de laquelle plusieurs centaines de partisans de Morsi ont été tués. En octobre, le Carter center a décidé de fermer son bureau égyptien du fait du climat délètère régnant dans le pays. De nombreux activistes défendant les droits de l’homme sont en prison, et en grève de la faim pour réclamer justice. A l’heure actuelle, la plupart des ONG ont suspendu leurs projets et leurs activités.

La deadline pour l’enregistrement auprès des autorités a été repoussée au 10 novembre 2014, sous la pression du Conseil Egyptien pour les Droits de l’Homme. Le 10 novembre devrait donc constituer un tournant majeur dans la mesure où les autorités pourront après cette date s’en prendre à toutes les ONG qui ne se seront pas enregistrées ou qui ne satisferont pas toutes les exigences de la loi 84/2002, et bientôt sans doute, de la nouvelle loi sur les associations.

Etant donné que cette date approche, voici quelques détails explicatifs concernant les principales dispositions de cette nouvelle loi qui devrait être mise en oeuvre rapidement après le 10 novembre.

L’article 4 du projet de loi précise que toutes les entités que le gouvernement considère comme des ONG devront faire une demande officielle d’enregistrement auprès des autorités. Les groupes qui n’auront pas fait cette demande pourraient voir leur licence révoquée et leurs biens saisis. Le gouvernement aura la possibilité de rejeter les demandes d’enregistrement.

Le projet de loi interdit aux associations enregistrées toute activité politique ou d’ordre syndical. Le projet fait de la participation à de telles activités un crime, pouvant être puni au minimum d’une année d’emprisonnement et d’une amende de 100 000 livres égyptiennes. Ces activités sont définies de façon très vague, par exemple « menacer l’unité nationale ou contrevenir à l’ordre public ou à la moralité », ce qui pourrait permettre faciler de bloquer l’enregistrement et les travail des associtions pour les droits de l’homme.

L’article 16 prévoit que les associations égyptiennes enregistrées ne pourront ni s’affilier à ni coopérer avec une association internationale. Les violations de cet article seront également considérées et punies comme un crime.

L’article 23 oblige les associations enregistrées à fournir un rapport annuel au gouvernement, incluant les détails financiers, les activités et les détails de l’organigramme et des procédures de prise de décision. Les autorités auront le droit de mettre un terme à toute activité et de révoquer toute décision, et de trainer le groupe en justice en cas de refus de respecter ces interdictions.

Les articles 24 à 41 définissent le statut juridique obligatoire que les associations enregistrées devront adopter. Aucune organisation ne pourra fonctionner sous un statut juridique différent de celui prévu par la loi.

L’article 18 maintient la disposition prévoyant une demande d’autorisation gouvernementale afin de pouvoir organiser des activités de collecte de fonds. En pratique, cette disposition et la lourde surveillance officielle des groupes travaillant pour les droits de l’homme a dissuadé les donneurs égyptiens, les groupes reposant essentiellement sur des soutiens étrangers. Les soutiens financiers  étrangers requièrent également une approbation du gouvernement en vertu de la loi 84 de 2002, sous peine de dissolution du groupe.

L’article 17 du projet de loi renforcerait en revanche cette disposition, puisqu’il prévoit de soumettre toute contribution financière étrangère à l’approbation d’un comité de coordination composé de divers représentants ministériels et de la banque centrale. Il n’est cependant pas précisé pour quelles raisons un financement pourrait être refusé.

A noter à ce propos, que le 23 septembre, le gouvernement a amendé l’article 78 du Code pénal à propos des financements étrangers indiquant que les individus et groupes recevant des financements étrangers utilisés pour « nuire aux intérêts du pays » (même formulation vague et large) pourront faire face à des peines d’emprisonnement à vie ou à la peine de mort si le crime est commis en temps de guerre ou à des fins terroristes.

La ministre de la solidarité sociale Ghada Wali a indiqué que le but de cette loi est de permettre une plus grande transparence quant au fonctionnement et au financement des ONG. Cependant les ONG locales et internationales, ainsi que plusieurs partis politiques dénoncent une attaque sévère contre la société civile et une mesure répressive visant à accroître la surveillance étatique vis-à-vis des organisations et à empêcher leur bon fonctionnement.

ترجمة بالعربي

http://altagreer.com/%D8%AA%D9%82%D8%A7%D8%B1%D9%8A%D8%B1/%D9%85%D8%B4%D8%B1%D9%88%D8%B9-%D9%82%D8%A7%D9%86%D9%88%D9%86-%D8%AD%D9%88%D9%84-%D8%A7%D9%84%D9%85%D9%86%D8%B8%D9%91%D9%85%D8%A7%D8%AA-%D8%BA%D9%8A%D8%B1-%D8%A7%D9%84%D8%AD%D9%83%D9%88%D9%85%D9%8A

Harcèlement sexuel en Egypte : quelle ampleur, quelles raisons et quelles mesures pour y mettre un terme ?

Le problème du harcèlement sexuel est de plus en plus évoqué dans les medias égyptiens et étrangers, alors que de nombreuses vidéos d’agressions tournent sur les réseaux sociaux. Le phénomène, d’une ampleur énorme, fait rage en Egypte, mais encore peu de mesures sont prises pour y remédier.

Une « épidémie »

Le harcèlement sexuel est un véritable fléau en Egypte. Le phénomène n’a pas attendu la révolution égyptienne du 25 janvier pour émerger : il était déjà largement présent dans la société, la différence aujourd’hui étant qu’il est nettement plus documenté. Les vidéos YouTube d’agressions dans les rues se sont multipliées, de même que les associations de lutte contre le harcèlement et le nombre de voix individuelles qui s’élèvent régulièrement au travers des médias pour dénoncer le phénomène. Difficile de savoir précisément si le harcèlement s’est accru après la révolution mais une chose est en revanche très claire, c’est l’étendue du phénomène, qui touche la majorité des femmes égyptiennes, quel que soit leur âge ou leur appartenance sociale. Selon une étude de l’ONU publiée en 2013, 99,3% des femmes interrogées ont déclaré être touchées par le harcèlement sexuel, tandis qu’un groupe d’organisations égyptiennes a documenté plus de 250 cas d’attaques contre des femmes, dont des viols, lors des manifestations qui ont eu lieu place Tahrir entre novembre 2012 et juillet 2013. Ces attaques sont souvent caractérisées par une violence inouïe et une technique bien rôdée des agresseurs, qui encerclent leur victime pour l’éloigner de son groupe et l’entrainent dans une ruelle à proximité de la place pour la déshabiller et la violer, parfois au moyen d’armes blanches. Au delà de ces attaques, le harcèlement prend aussi la forme de remarques quotidiennes, de regards insistants et objectivisants, de gestes obscènes ou d’attouchements, dans les espaces publics, les moyens de transport ou les lieux de travail. La Fédération Internationale des Droits de l’Homme et Human Rights Watch parlent même « d’épidémie de harcèlement sexuel ».

Quelles sont les raisons à l’ampleur du phénomène ?

Un certain nombre de raisons sont évoquées pour expliquer l’ampleur du phénomène mais il reste malgré tout difficile d’identifier précisément comment le degré actuel a pu être atteint.

Il semble que la diffusion des idées wahhabites en Egypte soit un facteur majeur de la dégradation de l’image de la femme dans la société et de l’augmentation du harcèlement. Cette diffusion est d’abord liée au retour de nombreux Egyptiens partis travailler dans les pays du Golfe, ce qui a entrainé une vague de conservatisme et de réislamisation dans les années 1970. Mais elle est aussi liée à la prolifération des chaines de télévision financées par les wahhabites depuis libéralisation de l’industrie télévisuelle entreprise sous le régime de Moubarak. Ces chaines diffusent notamment de nombreux talk-shows animés par des prédicateurs dont l’un des plus tristement célèbre est Mahmoud Ahmad Abdallah, surnommé Abou Islam, connu pour sa tendance à justifier les attouchements sexuels et les viols et à décrire les femmes comme des « diables » ou des « provocatrices » allant aux manifestations non pour protester mais « pour se faire violer ».

Une autre raison est l’importance de la frustration économique, notamment au sein de la jeunesse égyptienne, liée à un avenir bouché et à un taux de chômage très élevé. L’âge moyen du mariage est retardé du fait de la crise économique et de la difficulté pour les jeunes à trouver un logement et à parvenir à une situation sociale et économique stable. Cela nourrit une frustration sexuelle importante, renforcée par une consommation démesurée d’images pornographiques par le biais d’internet. Ces images contribuent à la dégradation de l’image des femmes, vues comme objets de plaisir seulement. Par ailleurs, du fait d’un discours public sur le sujet quasiment inexistant et de l’absence d’éducation sexuelle dans les écoles ou les universités, elle entraine une confusion totale des esprits sur le sens de la sexualité et sur les pratiques sexuelles. Ces frustrations conduisent certains hommes à déverser leur ressentiment et leur colère sur les femmes, socialement plus vulnérables, et considérées par beaucoup comme des êtres inférieurs.

Une loi du silence s’applique également aux victimes du harcèlement sexuel, qui font souvent face aux pressions des familles pour ne pas porter plainte, de peur de salir leur réputation. Cela repose en particulier sur l’idée que les femmes, et non les hommes, sont responsables de ce qui leur est arrivé, du fait d’un comportement incitatif ou inapproprié. Cette idée est si omniprésente qu’elle est intériorisée par les femmes elles-mêmes, tant et si bien que certaines gardent entièrement pour elle le harcèlement qu’elles peuvent subir. Une preuve de cette omniprésence se trouve notamment dans cette vidéo d’interviews de jeunes garçons et filles réalisée par Dignity Without Border https://www.youtube.com/watch?v=kuX78fgizRg.

Un début de prise en compte du problème par les autorités

Bien que l’Egypte ait ratifié les traités internationaux concernant les droits des femmes (avec certaines réserves), en particulier la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), peu de mesures sont réellement mises en place pour remédier au problème du harcèlement. Les nouvelles autorités égyptiennes ont cependant commencé à prendre quelques initiatives dont l’importance ne peut être négligée.

Tout d’abord, l’article 11 de la nouvelle constitution de 2014 indique que les femmes sont les égales des hommes et oblige l’Etat à protéger les femmes contre toute forme de violence.

Ensuite, une première étape vers la fin de l’impunité a été franchie le 4 juin 2014, avec l’approbation d’une loi criminalisant le harcèlement sexuel pour la première dans l’histoire de l’Egypte moderne. La loi a amendé l’article 306A du code pénal pour criminaliser le harcèlement prenant la forme de mots et de gestes déplacés. La loi prévoit une peine minimum de 6 mois d’emprisonnement et une amende de 3000 livres égyptiennes (environ 300 euros). Un autre amendement prévoit des peines plus sévères pour le cas où le harceleur est en position d’autorité par rapport à la victime, et pour le cas où le harcèlement serait perpétré par un groupe. Plusieurs harceleurs ont déjà été jugés dans le cadre de cette nouvelle loi et envoyés en prison. Malgré tout, plusieurs problèmes, notamment liés à la formation des policiers et des autorités pour traiter des cas de harcèlement sexuel et à la persistance de la loi du silence subsistent et empêchent une mise en œuvre absolument efficace de la loi.

Plus symbolique mais également important, le Président Sisi s’est lui-même engagé à mettre un terme au problème du harcèlement. Le 10 juin 2014, à la suite de l’agression terrible d’une jeune femme sur la place Tahrir lors des célébrations de la victoire électorale du nouveau Président, Sisi a rendu visite à la victime et s’est excusé, de même qu’il s’est excusé auprès de toutes les femmes égyptiennes soumises à des abus sexuels. Il a promis de mettre en œuvre des mesures plus sévères pour régler le problème. Cette déclaration forte constitue la première reconnaissance officielle du problème comme un problème public, impliquant les autorités du pays et l’action publique pour y remédier.

Un peu plus tard, un communiqué de la présidence a annoncé la formation d’un comité regroupant des représentants divers des autorités et de la population égyptienne afin de définir une stratégie nationale de lutte contre le harcèlement. Ce comité a été formé le 27 août par le premier ministre Mehleb et comprend des représentants des autorités religieuses, du Conseil National pour les Femmes, et différents ministres. Le comité a produit un plan de 12 mesures pour lutter contre le harcèlement, en particulier l’intensification des mesures de sécurité dans les espaces publics et la mise en place de programmes éducatifs et de campagnes de sensibilisation. Aucune des mesures prévues n’a cependant été mise en place jusqu’à aujourd’hui. La dernière mesure en date du gouvernement a été prise le 11 septembre 2014 par le Ministère de la Solidarité sociale et prévoit la modification du fonctionnement des centres d’accueil pour les femmes afin de leur permettre de fournir des aides sociales, médicales, légales et psychologiques aux victimes de harcèlement et de violence sexuelle.

Certaines initiatives officielles sur le plan local ont également commencé à être mises en oeuvre. En particulier, l’Université du Caire est devenue la première université égyptienne à se doter d’un règlement anti-harcèlement et de mesures permettant aux étudiants et aux professeurs de signaler des cas de harcèlement en toute sécurité.

Et s’ajoutent à cela toutes les initiatives émanant de la société civile mises en place par un nombre grandissant d’associations telles que Harassmap, Shoft Taharosh ou autre qui mènent de nombreuses campagnes de sensibilisation, publient des rapports régulièrement et fournissent aux victimes des soutiens légaux et psychologiques. Ces associations contribuent notamment peu à peu à briser la loi du silence et libérer la parole des victimes, et leur travail permettra peut-être de parvenir au changement radical des mentalités permettant de mettre un terme au phénomène du harcèlement.

Pour aller plus loin :

http://www.hrw.org/fr/news/2013/07/03/egypte-epidemie-de-violence-sexuelle

http://www.fidh.org/fr/maghreb-moyen-orient/egypte/15152-egypte-l-epidemie-de-violence-sexuelle-continue

http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/04/25/harcelement-sexuel-la-onzieme-plaie-d-egypte_3166607_3224.html

http://orientxxi.info/magazine/harcelement-sexuel-une-plaie-de-l,0615

http://www.fidh.org/IMG/pdf/egypt_women_final_english.pdf

Point sur l’attentat du 24 octobre dans le Sinaï et ses retombées

Le vendredi 24 octobre, 30 personnes, essentiellement des soldats de l’armée égyptienne, ont été tuées et plus de 25 personnes blessées lors d’un attentat à la voiture piégée dans la zone de el-Kharouba au nord-ouest d’el-Arish. L’attaque visait deux véhicules blindés à proximité d’un checkpoint situé près d’installations de l’armée. Ces véhicules contenaient vraisemblablement des munitions et des armes lourdes, ce qui expliquerait la violence de l’explosion. Un responsable de l’armée dans le Sinaï a indiqué que des lances-roquettes auraient été utilisés par les attaquants après l’explosion, en particulier pour viser les secours. D’autres responsables n’ont cependant fait aucune mention de cet élément. Quelques heures plus tard, un homme a ouvert le feu sur un checkpoint à el-Arish, faisant trois morts parmi les membres des forces de sécurité présents.

Bien que l’attentat n’ait pas encore été officiellement revendiqué, il semble s’inscrire dans la suite d’une série d’autres attentats perpétrés par des groupes militants islamistes implantés dans le Sinaï, dont le plus tristement connu est actuellement Ansar Beit el-Maqdis. Ces groupes islamistes affrontent les forces de sécurité dans le Sinaï, région historiquement négligée par les autorités, depuis plus d’une dizaine d’années, mais la violence a connu un pic après la chute de Mohamed Morsi en juillet 2013. Certains militants ont décrits ces attaques comme des représailles à la forte représsion menées par les forces de l’ordre qui sévit en Egypte depuis un an, et qui a conduit entre autres à la mort et l’emprisonnement de plusieurs centaines de supporters de Morsi et d’islamistes. Cet attentat est le plus meurtrier de l’après-Morsi.

Mesures prises par les autorités en réponse à l’attaque :

Le samedi 25 octobre, l’Egypte a instauré l’état d’urgence pour trois mois au nord et au centre de la péninsule du Sinaï. Un couvre-feu de 5 heure du soir à 7 heure du matin a également été instauré dans la zone la plus sensible au nord.

Le 27 octobre, l’agence de presse égyptienne MENA a fait état d’attaques aériennes menées par les forces armées égyptiennes depuis un hélicoptère apache dans le Sinaï contre les perpétrateurs de ces attentats. Selon l’agence, deux des reponsables supposées de l’attentat auraient été tués lors de ces attaques. Le porte-parole officielle des forces armées n’a cependant pas confirmé l’information.

Réaction de la présidence de la république :

Le président Abdel Fattah el-Sisi a réagi à cette attaque en évoquant une menace terroriste menaçant l’existence de l’Egypte et condamnant une opération »financée par des fonds étranger ». Lors d’un discours avant les funérailles des soldats tués lors de l’attentat, il a en particulier insisté sur le fait que des puissances étrangères souhaitent faire courber le dos à l’Egypte et sur l’existence d’un « grand complot » contre l’Egypte et les Egyptiens. Il a promis de prendre des mesures drastiques pour lutter contre les groupes armées, appelant également les Egyptiens à rester vigilants et fidèles à l’armée et à la police.

Au delà de la rhétorique du complot et de la guerre contre le terrorisme largement utilisée ces derniers temps en Egypte, les réponses du Président à l’attaque du 24 octobre pourraient avoir des conséquences dangereuses pour les libertés publiques dans tous le pays, en particulier étant donné le rétrecissement démocratique dont le pays est témoin depuis quelques mois (répression, condamnation de militants progressistes et de journalistes, absence de date précise pour les élections parlementaires, menaces sur les ONG…).

Réaction des Frères Musulmans :

Dans un communiqué daté du 26 octobre, les Frères musulmans ont condamné ces attaques, qu’ils ont qualifiées de « massacres », et ont exprimé leurs condoléances aux familles des victimes. Ils ont également précisé qu’ils tiennent pour responsables de ces attaques les autorités et leur échec persistant dans les domaines sécuritaire, économique et sociale, échec s’avérant particulièrement flagrant dans la région du Sinaï.

Réactions diverses sur les réseaux sociaux :

Dans une Egypte assez fortement divisée politiquement, trois types de réactions à l’attaque peuvent être distingués sur les réseaux sociaux :

– les « pro-armé » font part de leur soutien à l’armée, et postent essentiellement des messages de deuil, de solidarité et de soutien à l’armée et au président Sisi ;

– les révolutionnaires anti-armée appellent le régime à assumer sa responsabilité politique liée au fait qu’il n’ait pas pu empêcher l’attentat, et dénoncent ces attaques comme le produit logique de la répression mise en oeuvre par les autorités ;

– du côté de l’opposition islamiste, on retrouve le même genre d’arguments et une condamnation forte de la répression et du rôle de l’armée (appelée la « junte militaire » dans les dits et écrits de la plupart des islamistes). Le « Front égyptien de libération » (front formé au début du mois d’octobre par diverses mouvances islamistes) a fait circuler un tract sur les réseaux sociaux qui fait état d’un compte à rebours de 91 jours demandant de mettre un terme aux tentatives de division de l’Egypte, au meurtre d’innocents, à l’exploitation et à la tromperie des soldats et à l’action nuisible de certains dirigeants de l’armée.

Références :

http://www.aljazeera.com/news/middleeast/2014/10/egypt-blames-foreign-hands-sinai-attacks-20141025212950330850.html

http://www.theguardian.com/world/2014/oct/25/egypt-declares-state-of-emergency-in-sinai-after-checkpoint-bombing

http://uk.reuters.com/article/2014/10/26/uk-egypt-brotherhood-idUKKBN0IF08B20141026?rpc=401