Les réactions au verdict du procès Moubarak – 2 décembre

Après l’annonce du verdict, environ un millier de personnes (difficile d’être précis sur les chiffres) se sont rassemblées place Tahrir et place Abdel Moneim Ryad en centre-ville, malgré les importants déploiements de sécurité et le blocage d’une partie des entrées de la place, pour protester contre une décision symbolisant pour beaucoup la mort de la révolution de 2011. Parmi les slogans entendus sur la place, « le peuple veut la chute du régime militaire » a fait son grand retour, aux côté de « A bas le régime Sissi-Moubarak ». Seuls les révolutionnaires de 2011, les familles et amis des martyrs et blessés de la révolution étaient présents sur la place. Les Frères musulmans ont annoncé vouloir rejoindre les manifestants en début de soirée, et certains l’ont peut-être fait de façon individuelle, mais aucune marche Frères n’est finalement arrivée jusqu’à la place. Deux scénarios étaient envisageables, une alliance ponctuelle contre le régime militaire, ou au contraire des affrontements. D’autres manifestations ont eu lieu ailleurs dans le pays (Alexandrie, Suez, Port-Saïd). Très rapidement, les forces de l’ordre ont tenté de disperser les manifestants à grands renforts de gaz lacrymogène et de canons à eau. Le bilan est de 2 morts (apparemment tués par balles), d’au moins 9 blessés et de dizaines d’arrestations. Des manifestations, de moindre importance, se poursuivent chaque jour en début de soirée à Abdel Moneim Ryad. La participation aux manifestations reste pour le moment faible, ce qui peut s’expliquer par deux raisons à mon avis : la peur de la répression dont le régime peut user, le manque de mobilisation de beaucoup de citoyens, relativement indifférents au verdict et plus préoccupés par la stabilité que le régime actuel promet de leur offrir.

Voici une liste de réactions (quelque peu en vrac) dans les journaux égyptiens et sur les réseaux sociaux :

– Le journal Al-Ahram écrit ainsi que « ce verdict va rassurer les forces de police sur l’absence de poursuites légales en cas d’usage de la force contre les manifestants ». Il indique aussi que les anciens dirigeants ou hommes importants de l’ancien régime  se sentir pourraient se sentir encouragés par le verdict au point d’envisager une victoire aux élections législatives en 2015. La rumeur court que Ahmed Ezz, ancien président du Parti National Démocratique (PND, parti de Moubarak), qui a été acquitté des charges de corruption qui pesaient contre lui, commencerait à mobiliser ses ressources et ses réseaux, visant une majorité au Parlement.

– Le Président de la République a déclaré hier que l’Egypte ne « reviendrait pas en arrière » après l’abandon des charges contre Moubarak. Le communiqué publié par la présidence indique ainsi que « La nouvelle Egypte, qui est le résultat des deux révolutions du 25 janvier (2011) et du 30 juin (2013), se dirige vers l’établissement d’un Etat démocratique et moderne, fondé sur la justice, la liberté, l’égalité et la lutte contre la corruption ». Pour donner un os à ronger aux révolutionnaires descendus dans les rues pour protester, le Président a ajouté qu’il prévoyait de revoir les compensations versées aux martyrs de la révolution et qu’il avait demandé à un comité législatif de se pencher sur les modifications du code pénal suggérées par le tribunal en charge du procès Moubarak, qui dit avoir abandonné les charges notamment du fait de points de procédures peu clairs.

– Moubarak a réagi à la décision du tribunal lors d’un entretien téléphonique pour la chaîne Sada El-Balad TV, se disant innocent et la conscience tranquille. Un selfie, considéré comme la première photo prise du Président après le verdict a largement circulé, de même qu’une photo de l’ancien président saluant la foule depuis la fenêtre de l’hôpital militaire où il purge sa peine de 3 ans pour corruption (il devrait donc en sortir, entièrement libre, dans 11 mois).

– Les jeunes des Frères musulmans ont publié une déclaration le 1er proposant aux jeunes révolutionnaires de s’unir à eux pour lutter contre le régime militaire, au delà des divergences idéologiques. Le porte-parole du  mouvement du 6 avril qu’il ne souhaitait pas s’allier à, ni même négocier avec les Frères.

– Dans la presse (notamment les journaux Shorouk, Al Yom al Sabe3 et et sur internet, on trouve beaucoup de variations sur le sujet « Qui a tué les manifestants ?). Ces variations peuvent être divisées en deux catégories principales : celles, à mon sens majoritaires dans les médias officiels (journaux, TV), qui refusent de critiquer la justice et accusent au contraire les Frères musulmans, le Hamas et les islamistes d’avoir agi dans le cadre d’un complot pour faire tomber l’Etat égyptien ; celles qui accusent un échec de la justice (voir point suivant).

– Parmi les opposants au verdict et bon nombre d’analystes, dans certains journaux, mais surtout sur blogs et réseaux sociaux, on dénonce la mort de la révolution, une gigantesque blague, la politisation de la justice, le triomphe de l’Etat profond et de ses organes de presse. La nécessité de réformer en profondeur le système judiciaire égyptien pour garantir son indépendance est souvent mentionnée. Selon Karim Bitar, spécialiste du Moyen-Orient, l’abandon des charges contre Moubarak s’apparente à « une mascarade judiciaire » qui indique que le régime « ne prend même plus la peine de sauver les apparences » (voir http://www.jeuneafrique.com/actu/20141130T164733Z20141130T164708Z/moubarak-blanchi-indifference-et-desillusion-en-egypte.html). Beaucoup dénoncent aussi cette majorité d’Egyptiens ayant participé à la révolution de 2011 pour faire tomber Moubarak et soutenant maintenant Sissi sans protester contre le renforcement autoritaire autoritaire qui se produit actuellement. Certaines lignes semblent cependant bouger, et la décision du tribunal semble avoir faire réaliser à certains le retour à l’ancien régime qui se produit depuis plusieurs mois, comme en témoignent par exemple les protestations de Mohamed Attya, porte-parole de la campagne de soutien à Sissi « Tahya Masr ».

– Sur les réseaux sociaux, beaucoup de réactions humoristiques ou ironiques à la décision du tribunal, dont voici deux exemples :

 Le chanteur emblématique de la révolution, Ramy Essam, a pour sa part sorti une nouvelle chanson intitulée « Le règne du maquereau » (ie Sissi), reprenant le clip d’une chanson à la gloire du Maréchal-Président datant de la campagne présidentielle de 2014. Il souligne le fossé entre les promesses du Président et la situation actuelle, entre autres « Nous nous sommes débarrassés d’un maquereau [Moubarak] pour en avoir un autre [Sissi]. Son chemin est pavé du sang des martyrs de la révolution. »
 – Le Procureur général de la République a ordonné qu’il soit fait appel du verdict ce matin (source ici : http://english.ahram.org.eg/NewsContent/1/64/116985/Egypt/Politics-/Breaking-Egypts-Prosecution-files-an-appeal-agains.aspx).
Les réactions au verdict sont évidemment très nombreuses, et ce billet ne prétend pas les épuiser toutes, n’hésitez donc pas à compléter en ajoutant en commentaire des liens vers des articles, des tweets ou des vidéos.
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